Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Novembre 2015 (volume 16, numéro 7)
titre article
Cécile Brochard

Musset : la flamme du sacré

Esther Pinon, Le Mal du Ciel. Musset et le sacré, Paris : Honoré Champion, coll. « Romantisme et Modernités », 2015, 749 p, EAN 9782745328380.

1« L’enfant terrible du romantisme » : en qualifiant ainsi Musset, les manuels et la tradition le présentent sous le visage ambivalent de la jeunesse provocatrice, licencieuse et perverse lorsqu’elle n’est pas lyrique, jeunesse désenchantée à la poursuite d’un sens, à la fois direction et signification, dans un monde devenu chaos. Les rapports de Musset au sacré se nouent autour des deux pôles que sont la prière et le blasphème, réunis dans son œuvre dans leurs expressions les plus extrêmes. Or c’est précisément de cette diversité, celle‑là même qui rend plurielle l’œuvre de Musset, que naît la cohérence profonde de l’analyse menée par Esther Pinon dans son essai Le Mal du Ciel. Musset et le sacré. La thèse d’E. Pinon est forte parce qu’elle replace en plein cœur du romantisme celui qui en est parfois marginalisé, en raison justement de la grande diversité de son œuvre et de ses inspirations :

C’est alors l’œuvre tout entière, des Contes d’Espagne et d’Italie à L’Âne et le ruisseau qui se trouve concernée et témoigne d’un cheminement tantôt fiévreux, tantôt paisible, tantôt désespéré, tantôt amusé, vers un sacré qui englobe la religion chrétienne, mais la dépasse. (p. 15)

2Ce faisant, E. Pinon prouve que le sacré, jusqu’ici partiellement traité, forme l’unité complexe et parfois insaisissable de l’ensemble de l’œuvre mussétienne.

L’angoisse du ciel vide

3L’essai s’ouvre par une mise au point d’ordre biographique sur les rapports de Musset avec la religion catholique ; pour Musset, la notion de sacré recouvre « ce qui mérite un respect absolu et suscite un sentiment de révérence qui n’est pas directement lié à la religion » (p. 31). L’introduction propose alors de dessiner les contours de cette notion si complexe théorisée par des penseurs majeurs du xxe siècle, dont Rudolf Otto, Mircea Eliade, René Girard, Marcel Mauss, Michel Leiris, Roger Caillois. Les bases de l’essai sont ainsi posées et l’analyse se fonde sur les théories modernes du sacré.

4Conscient qu’il vient après une rupture épistémologique essentielle, Musset est bel et bien un enfant de son siècle, aussi incapable de fixer ses yeux à terre sur la fange de son siècle impur, que de « regarder le ciel sans [s’]en inquiéter » (« L’Espoir en Dieu », Poésies nouvelles, 1835‑1840). Dans la première partie de son essai intitulée « Écrire le sacré », E. Pinon examine l’écriture du sacré dans l’œuvre mussétienne à l’aune de ses rapports avec ses contemporains et envisage également les textes qui ont pu l’influencer. Force est de constater la position décalée de Musset qui, dans sa quête du sacré, reste résolument en marge des grands mouvements théoriques. C’est que Musset se tient à l’écart des tentatives de régénération religieuse, lui qui possède « peu de foi dans un sujet collectif, dans l’humanité » (p. 53). Pessimiste et méfiant envers le sublime et l’épique, prenant ses distances avec les sujets sociaux et politiques, Musset se détache finalement des modèles littéraires contemporains marqués par l’épopée tout autant que des modèles bibliques et évangéliques.

5Pour autant, E. Pinon montre qu’il connaît ces derniers parfaitement, tant son œuvre en porte trace. L’écriture du sacré chez Musset consiste davantage en une interrogation profonde de ces modèles présents dans son œuvre mais lus par un prisme singulier. Ainsi la Bible est‑elle un modèle « à profaner autant qu’à sacraliser » (p. 109), et la peinture de l’Italie renaissante aux sujets bibliques se révèle‑t‑elle marquée d’un sensualisme potentiellement touché par un verbe sacrilège. La première partie se termine sur une étude très précise et rigoureuse de la rhétorique religieuse dans la Confession d’un enfant du siècle et conclut sur une idée forte : parler de l’écriture du sacré chez Musset revient en réalité à parler de « son sentiment du sacré » (p. 193).

Musset hétérodoxe ?

6Le deuxième chapitre de la Confession d’un enfant du siècle en témoigne : Voltaire, 1789 et la Terreur ont causé le champ de ruines sur lequel les enfants du siècle tentent de bâtir leur toit. L’image est claire : toute stabilité est impossible, le doute est omniprésent et l’Histoire rend vaine le sacré de la religion instituée. Musset prend donc ses distances et la deuxième partie de l’essai s’attache à comprendre la position de Musset face à la religion. À cet égard, E. Pinon propose de situer Musset dans la catégorie

qui vit contre la religion. Et dans ce contre, on peut entendre, tout autant qu’une opposition assumée et revendiquée, qui confinerait au scepticisme ou à l’athéisme, une proximité inévitable, qui se manifeste dans la révolte affirmée comme dans la quête nostalgique. (p. 201)

7La position de Musset face à la religion catholique se caractérise tout d’abord par un mot : l’hétérodoxie. Blasphème, sacrilège, subversion, profanation : Musset critique l’Église avec ironie et montre que l’Histoire a désacralisé la religion. E. Pinon propose à cet égard une lecture très convaincante de la scène où Octave fait irruption dans l’oratoire de Brigitte, y voyant la métaphore de la pénétration du séculier dans le sacré (p. 229). L’Histoire a ainsi rompu l’unité des temps anciens et ce qui en résulte, c’est l’angoisse profonde d’un déchirement nourri par la nostalgie d’une foi perdue. Le sentiment du sacré chez Musset se révèle alors dans tout le déchirement du drame intime :

Le sacré tel qu’il le vit et s’efforce de l’écrire n’est plus, en effet, la terre ferme et rassurante d’une religion instituée et incontestée. (p. 703)

8Le Dieu de Musset est un Dieu caché et le Christ est un homme avant tout, l’homme de la Passion : c’est bien la douleur qui retient ici Musset, dans une forme de sacralisation du dolorisme. Le rapport de l’âme et du corps relève également de cette souffrance chez cet auteur « qui hésite et oscille entre la déchirure du dualisme et l’harmonie rêvée du monisme » (p. 431).

Musset moraliste : en quête d’un sacré individuel

9Face au constat de l’impossible présence du sacré dans la religion, Musset s’attache alors à penser le sacré de manière individuelle. Dans la troisième partie de son étude, E. Pinon analyse la conception intime du sacré chez Musset, fondée sur l’amour, l’art, la douleur. Le sacré à poursuivre est intime et ne réside plus dans une religion défaillante ou dans un ciel muet ; Musset s’efforce de le trouver dans l’âme humaine, celle qui peut aimer, créer et souffrir. Apparaît alors un visage méconnu de Musset, celui du moraliste « qui interroge la possibilité d’une morale sans religion » (p. 622). E. Pinon avance ainsi l’idée d’un catholicisme hétérodoxe, dans la mesure où Musset envisage le monde certes dégagé de la religion, mais empli d’un imaginaire religieux, en particulier au travers de l’idée de pureté. En effet, la pureté perdue hante Musset qui fait paradoxalement de la conscience de son impureté le signe d’une possible rédemption : c’est ainsi que Fantasio, Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour et la Confession d’un enfant du siècle constituent pour E. Pinon un véritable « cycle du sacrifice » (p. 679).

10Mais ce qui fait la force et la beauté tragique du sacré chez Musset réside dans cette impossibilité d’atteindre le divin. En intitulant la troisième partie « Vers un sacré individuel », E. Pinon montre bien que le chemin est ce qui importe. Ainsi le lien de Musset au divin relève‑t‑il d’un mouvement toujours imparfait et précaire. Fragile et mouvante, la quête du sacré est soumise au passage du temps et le sentiment tragique du sacré réside justement dans la nécessité d’admettre son inéluctable avancée. « La communion n’est […] [alors] retrouvée que dans une relative solitude : elle est un tête‑à‑tête intime et non un élan universel et fédérateur, elle ne s’accomplit plus à l’échelle des foules mais seulement à celle du couple » (p. 703). Le couple d’amants ou d’amis constitue ainsi la forme minimale de société dans laquelle la possibilité d’une communion éphémère s’esquisse avant de disparaître. Vacillant et oscillant, aux prises avec une douloureuse solitude et avec les aléas d’un temps en proie aux doutes, le sacré chez Musset est en perpétuel déséquilibre, et l’ouvrage d’E. Pinon se clôt sur la très belle image d’un Musset funambule, équilibriste pour qui « la plume est le seul fragile balancier qu’il possède pour lutter contre les vertiges du sacré » (p. 710).


***

11Le Mal du Ciel est un ouvrage riche et profondément nourri de l’ensemble de l’œuvre de Musset : à travers les œuvres poétiques, dramatiques et narratives mais également grâce à la correspondance, le lecteur découvre un nouveau visage de Musset éloigné des images traditionnelles de la critique parfois réductrices. En approfondissant les pistes de Paul Bénichou, Alain Heyvaert ou encore Franck Lestringant, Esther Pinon s’inscrit pleinement dans le dynamisme des études actuelles sur l’œuvre de Musset dont témoignent notamment les travaux de Valentina Ponzetto et Sylvain Ledda.